Langage des chiffres et limites de la persuasion

4 February, 2026 - 18:45

Dans les cours d’économie politique à l’université, on nous enseignait que les chiffres ne sont jamais totalement neutres par nature, et que la statistique — malgré son utilité indiscutable — peut parfois devenir un instrument de persuasion plus qu’un outil de dévoilement. C’est dans ce contexte qu’est souvent rappelée la formule célèbre : « Il existe trois sortes de mensonges : les mensonges, les sacrés mensonges et les statistiques. »
Cette citation n’est nullement invoquée ici pour mettre en cause la sincérité du discours de Son Excellence le Premier ministre devant l’Assemblée nationale, ni pour contester son droit légitime à recourir au langage des chiffres — un langage à la fois légitime et nécessaire pour l’évaluation des politiques publiques.
Toutefois, l’expérience comparée, tout comme le vécu quotidien du citoyen, montrent que la force d’un discours chiffré ne réside pas dans les chiffres eux-mêmes, mais dans leur capacité à se traduire en effets concrets dans la réalité. Lorsque persistent les dysfonctionnements de l’administration, que les déficits de gouvernance s’enracinent et que la gabegie  demeure — de l’aveu de tous — un obstacle structurel, la crainte subsiste de voir les chiffres demeurer prisonniers des rapports, sans amélioration tangible des conditions de vie ni évolution réelle des modes de gestion.
La préoccupation n’est donc pas le langage des chiffres en tant que tel, mais l’écart susceptible de se creuser entre ce qui est proclamé et ce qui est vécu. Car le moment où l’opinion publique prend conscience que les chiffres ne se sont pas traduits par des réformes effectives est aussi celui où s’érode la confiance — non seulement dans les personnes, mais dans le discours public lui-même.
Dès lors, le véritable défi ne consiste pas à convaincre les députés par les chiffres, mais à convaincre les citoyens par leurs effets.

Abdel Kader Ould Mohamed