La ‘’Ghorba’’ et l’uniformisation du quotidien numérique

20 January, 2026 - 13:37

Pendant longtemps, la ‘’Ghorba’’, cet exil volontaire ou contraint,  a été perçue comme une fracture nette entre deux mondes. D’un côté, le pays d’accueil moderne, connecté, rapide, façonné par les écrans. De l’autre, le pays d’origine lent, chaleureux, porté par la proximité familiale, l’amitié et l’autorité des anciens. Une opposition presque anthropologique entre le monde numérique et le monde du lien social.
Mais pour une nouvelle génération d’expatriés mauritaniens, cette frontière s’effrite. Le dépaysement ne se mesure plus vraiment en kilomètres. Il se mesure en notifications.

Retour au pays, retour à l’écran

En revenant « au pays », l’expatrié retrouve les visages familiers, le maillage serré du social, les longues discussions, les mariages, les solidarités d’usage et cette architecture subtile du respect envers les aînés. La tradition demeure parfois avec majesté dans les familles, les tentes et les quartiers.
Pourtant, au détour d’un salon climatisé, d’une terrasse, d’un taudis ou d’un séjour familial, un nouvel acteur s’impose, c’est le smartphone. Omniprésent, silencieusement tyrannique.

Une nouvelle frontière sociale

Le téléphone portable est devenu la véritable frontière de la vie sociale contemporaine. Qu’il soit à Paris, Madrid, Nouakchott ou dans un village du Hodh, l’expatrié observe désormais les mêmes gestes passant par un regard absorbé par l’écran, des conversations interrompues par les notifications, des vidéos qui remplacent les silences gênés, des discussions en ligne qui cannibalisent le temps réel.
La connexion n’est plus un luxe : elle est la première des nécessités. On se plaint du débit, on change de forfait, on cherche du réseau dans la maison familiale comme on le ferait dans un métro européen.

Une uniformisation des imaginaires

Ce mouvement n’est pas seulement technique. Il touche à l’imaginaire social. Les réseaux façonnent les colères, les aspirations, les goûts et jusqu’aux modes de consommation. Ils rapprochent autant qu’ils épuisent. Le paysan, l’étudiant, le commerçant, la grand-mère et le fonctionnaire absorbent à leur insu une avalanche permanente d’informations — souvent triviales, rarement digérées.
Le regard se globalise, l’attention se fragmente, et le sentiment de vivre « ailleurs » s’atténue. L’exil n’oppose plus deux mondes. Il compose un seul monde, connecté.

Une ‘’Ghorba’’ mentale

La ‘’Ghorba’’ devient alors moins géographique que mentale. On ne quitte plus un univers pour en découvrir un autre ; on habite simultanément deux versions d’un même monde. L’expatrié n’est plus cet être suspendu entre tradition et modernité. Il est pris dans un flux mondial d’images, d’opinions et de contenus qui uniformisent le quotidien.
Ce qui subsiste de la différence se cache ailleurs dans les longues pauses, la nostalgie, les gestes quotidiens, la cuisine, la tradition ancrée et la chaleur humaine héréditaire. Là où la technologie n’a pas encore uniformisé le temps.
La ‘’Ghorba’’ ne signifie plus vivre loin ; elle signifie vivre connecté.
 

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