
Le Calame : Les préparatifs du processus de dialogue annoncé par le président de la République. Comment Tawassoul, première force politique de l’opposition, appréhende-il cette échéance en vue ?
Aminata Niang : Tout d’abord je remercie Le Calame pour cette interview, ceci étant, apprécions cet appel au dialogue car c’est une demande très ancienne de notre Parti qui a toujours appelé à un dialogue inclusif pour sortir ce pays des crises multiformes et multidimensionnelles qui menacent notre paix et notre stabilité.
Tawassoul, en tant que principal parti qui détient le leadership de l’opposition, a accueilli positivement cet appel au dialogue et a mis en place une commission chargé de préparer un document qui contient la vision, les objectifs et la position du parti vis-à-vis ce dialogue. Le document est déjà prêt et le parti va le présenter dans le dialogue.
Toutefois, Nous avons déjà exprimé à plusieurs reprises que ce dialogue ne pourra être efficace sans :
- Une entité supervisant le processus avec crédibilité, garantissant un engagement sincère des parties prenantes.
- Un agenda de discussion consensuel.
- Des garanties pour assurer la mise en œuvre des conclusions adoptées.
À défaut, ce dialogue risquerait d’être une simple formalité qui creuserait encore davantage le fossé entre les forces politiques.
-Presque la majorité de l’opposition a bien accueillie la décision du président de la République. Qu’attendez-vous du futur conclave ? Quels sont les thèmes que Tawassoul voudrait voir le dialogue débattre ?
Les thèmes principaux qui constituent une exigence pour notre parti sont :
- Une réforme politique garantissant l’alternance démocratique et un système de gouvernement civil, appuyé sur des institutions fortes et qui pose les bases d’un Etat de droit et de citoyenneté, loin des pratiques héritées de plusieurs décennies d’unilatéralisme et d’autoritarisme.
- Un règlement juste et définitif des problèmes essentiels qui menacent notre unité nationale et notre cohésion sociale, en particulier, le dossier du passif humanitaire, le problème de l’esclavage et de ses séquelles, les problèmes de cohabitation entre les composantes ; liés aux tribalisme, au régionalisme….
- La grande question de la gouvernance qui constitue un défi majeur pour notre pays compte tenu des multiples échecs en matière de gestion tant au niveau économique, social, qu’administratif…Une situation qui a conduit à une paralysie totale de tout notre système de gouvernance.
-Quelques mois avant l’annonce du dialogue, le gouvernement mauritanien avait fait adopter par le Parlement une loi de création, de gestion de partis politiques. Pour l’opposition, il s’agit d’une « atteinte à la démocratie ». C’est l’avis de Tawassoul ?
-Nous savons tous que cette loi sur les partis politiques est une loi antidémocratique car elle transforme radicalement le statut et le régime juridique des partis politiques qui passent du système de déclaration à celui de l'autorisation. Ce qui donne au ministère de l'Intérieur le rôle du grand parrain des partis disposant sur eux, du droit de vie et de mort.
Face à la gravité de la situation et aux risques graves qu'elle fait courir aux principes élémentaires de la démocratie pluraliste, la quasi-unanimité de la classe politique, toutes origines confondues, sont contre cette loi.
Tawassoul avec d’autres partis de l’opposition ont d’ailleurs, fait une déclaration dans laquelle ils ont demandé le retrait pur et simple du projet de loi. Le gouvernement, comme d’habitude, n’a malheureusement pas écouté cet appel et a fait passer la loi.
-Lors d’une récente rencontre, les acteurs de l’opposition ont tenté d’harmoniser leurs positions, une opposition qui était fortement divisée lors de la dernière présidentielle. Saura-telle parler d’une seule voix ?
-C’est vrai que l’opposition était très divisée. C’est vrai aussi qu’il y a des difficultés réelles pour réunir toute l’opposition autour d’une position commune. Néanmoins, ces derniers sont conscients des défis majeurs auxquels fait face notre pays. C’est pourquoi, ils sont plus que jamais décidés à parler d’une même voix pour défendre leurs positions lors du dialogue. Ils ont affirmé clairement qu’ils ne participeraient pas à un dialogue de façade dont les résultats sont connus d’avance.
Ainsi, ils se sont engagés à s’unir et à soutenir le projet d’une opposition mauritanienne forte et cohérente, visant une véritable réforme politique, un développement démocratique et un renforcement de l’unité nationale. Ils se sont promis de coordonner leurs actions pour ne pas permettre pas au régime d’utiliser sa vieille stratégie de "diviser pour mieux régner".
-Lors de la première rencontre, l’opposition avait annoncé la mise en place d’une sorte de comité de réflexion. Quelle suite a-t-elle été réservée à la première réunion ?
-La première réunion de l’opposition était destinée à rapprocher les positions des uns et des autres et à mettre en place un cadre d’échange et réflexion. Les réunions se poursuivent pour concrétiser cette démarche.
-Quel rôle pourrait jouer l’institution de l’opposition démocratique dont votre parti assure la présidence dans la préparation et la tenue du dialogue ? Ne pourrait-elle pas être l’intermédiaire de l’opposition avec le monsieur dialogue désigné par le président de la République ? La mission de Moussa Fall vous paraît-elle suffisamment claire et pertinente ?
-Notre parti a à maintes reprises appelé les régimes successifs à renforcer la position de l’institution de l’opposition en lui donnant les moyens matériels et juridiques pour être une institution réelle qui encadre le travail de l’opposition et surveille les performances du Gouvernement.
Seulement, le manque de volonté des régimes a fait que l’Institution de l’opposition est mise au second plan et n’arrive pas à jouer pleinement son vrai rôle vis-à-vis du gouvernement.
-Quelle appréciation votre parti fait des mesures d’expulsions des ouest-africains en situation irrégulière en Mauritanie ? Que pensez-vous des réactions des voisins immédiats comme le Mali ?
-Notre parti est préoccupé par la montée de la xénophobie envers les migrants, en provenance des pays voisins et frères. Nous rappelons qu’en matière de diplomatie, il est impératif de respecter les principes de réciprocité dans les relations avec nos voisins du Sud, en appliquant les accords bilatéraux.
D’un autre côté, nous sommes certes d’accord avec l’application de la loi en matière d’immigration, afin d’éviter le chaos et l’anarchie. Cependant, nous refusons que notre pays joue le rôle de "gardien" pour les États du Nord, en gérant à leur place la crise de l’immigration irrégulière vers leurs territoires.
-Quelle évaluation vous faites de la gouvernance du 1er gouvernement du 2e mandat du président Ghazwani ? Avez-vous le sentiment que la lutte contre la corruption prospère ?
-Pour nous, ce 1er gouvernement du 2è mandat de Ghazwani n’est autre que la continuation de la mauvaise gouvernance qui a marqué son premier. En effet, l’un des problèmes fondamentaux du gouvernement actuel est l’inefficacité, combinée à la persistance de la lourdeur administrative et à la propagation de la corruption. Chaque mois apporte son lot de scandales retentissants dans divers secteurs, sans que des enquêtes sérieuses ne soient menées ni que des sanctions ne soient appliquées.
La solution pour nous ne réside pas dans des interventions ponctuelles, mais plutôt dans une action gouvernementale globale et efficace visant à améliorer la justice sociale, à lutter sérieusement contre la corruption et à renforcer les secteurs essentiels comme la santé et l’éducation.
-Le mois béni du Ramanda entre bientôt dans sa 3e décade. Les mesures prises pour aider les populations les ont-elles soulagées ?
-L’une des préoccupations majeures du parti est l’aggravation continue du coût de la vie et les signes d’une pauvreté extrême se multiplient et qui persistent, rendant la population très vulnérable.
Le parti Tawassoul est convaincu que seule une solution durable qui passe d’abord par une véritable lutte contre la corruption et une gouvernance éclairée et optimale des richesses du pays peut nous sortir de ces problèmes. Il est urgent de mettre en œuvre des stratégies sectorielles, qui permettront de rapprocher les services de bases des populations tout en favorisant un développement économique et social durable.
Propos recueillis par Dalay Lam