
Rappelons que les autorités mauritaniennes avaient fixé sciemment un délai assez court, quelques mois, pour les élections présidentielles, forçant ainsi l’opposition à s’y conformer. Après avoir boycotté, sans raisons valables, le scrutin sur la constitution de juillet 1991 et se trouvant dans l’incapacité d’organiser ses propres rangs dans un intervalle de temps aussi court, le principal parti d’opposition, l’UFD, décida de procéder par la politique de l’autruche : fuir le terrain en attendant que les événements se déroulent sans eux et en leur absence.
Une inspiration de l’autruche : une conquête sans objectif de l’Est
Ils entreprirent une longue marche, une sorte de conquête de l’Est, faute de pouvoir envisager celle de l’Ouest, bouché par l’océan Atlantique. Leur fuite en avant fut surtout motivée par la candidature indépendante d’Ahmed Ould Daddah. Etant convaincus qu’ils étaient dans l’incapacité de réussir un consensus pour une candidature interne au parti, ils savaient que l’unique issue qui pourrait se présenter devant eux ne pouvait être que le soutien d’un candidat hors du parti et que dans ce cas de figure celui-ci ne pourrait être qu’Ahmed Ould Daddah. Il fallait fuir dans la mesure du possible ce fait, pourtant têtu et inévitable. Je décidai de les accompagner.
Le retour en catastrophe à l’Ouest
Mon objectif n’était rien d’autre que de dégonfler leur enthousiasme débordant pour cette fuite sans objectif déterminé vers l’Est et de les convaincre de l’inutilité de leur périple. J’entrepris un harcèlement continu au niveau de l’entourage des trois chefs de file. J’usais de tous les arguments pour les convaincre. J’insistais surtout l’impérieuse nécessité de participer aux échéances électorales en perspective, afin de préserver un attroupement partisan qui vient juste de voir le jour. A Kaédi, l’impact de mon action commença à se faire sentir. Les chefs décidèrent une réunion d’urgence. Ils arrêtèrent la décision de rebrousser chemin et de regagner dare-dare Nouakchott.
Après une série de réunions de crise, l’UFD décida d’apporter son soutien au candidat indépendant Ahmed Ould Daddah. Voilà tout ce que je souhaitais personnellement en ce moment. Ce n’était pas l’avis de Messaoud Ould Boulkheir. Il déserta de nouveau le siège du parti et menaça de démissionner.
Le difficile retour de Messaoud
Des bons offices entrepris par certains sages, grands connaisseurs de Messaoud, finiront par calmer ce dernier et le réconcilier, tout au moins provisoirement, avec le candidat indépendant: Ahmed Ould Daddah. En réalité, la guerre des chefs continuera sous une forme ou sous une autre. On hésitait à trancher. Pourtant le parti devrait trancher. Les événements le pressaient à le faire. Après les présidentielles, le candidat malheureux à la présidentielle Ahmed Ould Daddah décida de rallier l’UFD.
En réalité, il fut battu par une gigantesque machine de fraude, de corruption et d’intimidation. Sa coexistence avec Messaoud se révéla impossible. L’existence de deux chefs dont aucun n’était disposé à se soumettre à l’autre ne pouvait perdurer. « Il n’est pas possible de réunir deux rois sous la même couronne » comme dit le proverbe populaire.
Les pleins pouvoirs à Ahmed Ould Daddah
Les textes de base du parti, conçus auparavant au profit du secrétaire général Messaoud, furent modifiés pour être adaptés conformément au nouvel organigramme donnant presque les pleins pouvoirs à Ahmed Ould Daddah, désormais chef suprême du parti. Le bon fonctionnement de l’administration du parti et l’ouverture sans discrimination sur l’ensemble de ses sensibilités (tout au moins au début de son arrivée à l’UFD), donnait un avantage certain à Ahmed sur Messaoud.
Ce dernier, durant son « mandat » fut entouré de proches à la fois étroits, sectaires et colériques. Les cadres Haratines, anciens esclaves pour la plupart, trainaient avec eux un complexe d’infériorité presque congénital. Pour eux, ils sont d’offices perdants dans toute conjugaison d’efforts avec les autres. Toujours pour eux, « l’autre », s’il se met à chercher à les rapprocher, c’est uniquement dans le but de leur jouer un sale tour. Ici je tiens à accorder mon pardon à un regretté compagnon de route, maintenant disparut qui me menaçait de me ligoter par quelques cheveux de sa barbe. Sa plutôt barbiche qui n’était pas pourtant bien fournie.
Comment débarrasser le monstre bicéphale de l’une de ses têtes ?
Le tiraillement entre les deux hommes et leurs soutiens respectifs bloquait l’action du parti. Pour moi, il fallait trouver un moyen de les séparer, en d’autres termes débarrasser le parti de l’un d’eux. La question m’embarrassa toute une nuit. Pour pouvoir dormir tranquille, je rédigeai ma démission. Je la déposai près de moi. Je la saisis le matin. Je piquai droit vers le siège du parti. Je déposai ma lettre de démission au secrétariat d’Ahmed Ould Daddah avant de disparaître pour deux jours. Je comptais en ce moment sur l’attachement particulier d’Ahmed Ould Daddah à moi.
L’intérêt particulier du nouveau patron du parti pour ma personne
Depuis que son cercle familial lui avait appris que j’ai contribué au basculement de l’UFD en sa faveur, il ne cessait de m’exprimer indirectement une reconnaissance spéciale. Au temps où il jouissait encore d’une profonde vénération de la part d’un grand nombre de militants et de la rue mauritanienne, il me traitait avec beaucoup de considération. Dans les meetings et les conférences de presse, il me cherchait toujours des yeux pour m’appeler à venir près de lui.
A chaque fois, on m’agressa avec des centaines d’yeux, surtout féminins, qui se demandaient le pourquoi d’un tel égard pour moi de la part de ce probable héritier du président Mokhtar Ould Daddah sur le « trône» de la République Islamique de Mauritanie.
La « bien-aimée » claque de nouveau la porte et cette fois-ci pour de bon
Quarante-huit heures après l’annonce de ma démission, je me suis rendu chez mon ami Elmoctar Ould Ely. Ce fut l’heureuse surprise pour lui. Il me dit qu’Ahmed Ould Daddah l’a convoqué depuis deux jours et l’a sommé de me dénicher et de m’amener dare-dare chez lui. On se rendra aussitôt chez Ahmed Ould Daddah. Il abandonna tout pour s’occuper de moi. Je lui ai tout expliqué. Je lui ai surtout fait comprendre que je ne reviendrai pas sur ma décision tant que le parti vit la même situation de blocage. Il me promit d’agir rapidement afin de débloquer la situation du parti. Il convoqua dans la journée une réunion de la direction de l’UFD pour entériner les changements programmés mettant fin au dualisme à la tête du parti. Comme attendu et comme conséquence immédiate, Messaoud claqua la porte. Peu après, il fonda l’AC, l’Action pour le Changement.
La vengeance au niveau syndical
Le départ de Messaoud aura plus tard une autre fâcheuse conséquence. Ses amis accusent les éléments du MND d’être à l’origine de leur sortie quasi-forcée de l’UFD. Ils essayeront de se venger au niveau syndical. L’Union des Travailleurs de Mauritanie, l’unique centrale syndicale depuis l’indépendance du pays, connut une première fissure en 1989. Cette année-là, suite à une ingérence directe des autorités, cherchant à étouffer une tentative de grève générale, sa direction se scinda en deux. Une aile, désormais inféodée au pouvoir en place et une autre opta pour une attitude d’indépendance.
La première fut menée par Boydiel Ould Houmeid. Il imposa à sa tête son proche ami feu Dina Ould Soueidina. La seconde, réunissait les sensibilités proches en ce moment de l’opposition, le parti UFD notamment. Deux hommes étaient à couteaux tirés pour s’emparer de sa direction.
Il s’agissait de Samory Ould Bey de la sensibilité El Hor et Abdellahi Ould Mohamed dit Nahah. Ils se disputaient la place de feu Mohamed Mahmoud Ould Mohamd Radhi, le dernier chef unitaire de l’UTM. Mon ami Nahah, en collaboration avec ses amis, y compris Samory, élaborèrent un projet d’une nouvelle centrale. Au moment où ils s’apprêtèrent à la mettre sur pied, ils butèrent contre le problème du leadership. Samory réussit à réunir autour de lui une majorité confortable pour se projeter à la tête de la nouvelle centrale. Je suivais la situation au jour le jour par l’intermédiaire de mon ami Nahah.
Je lui ai rendu visite pour m’informer de la suite des événements. Je le trouvais complètement abattu. Il m’informa du plan de Samory pour l’écarter de la direction syndicale. La situation me rappela celle de la préparation des Structures d’Education des Masses (SEM) en 1984 chez nous. Il fallait encore agir vite. Je ne me rappelle plus des détails du plan d’action que j’avais dressé avec mon ami Nahah sur la base des informations fournies par lui.
La naissance de la CGTM
Il fallait surprendre Samory par un renversement complet de la situation. Ce qui arrivera le lendemain. C’est ainsi que la Confédération Générale des Travailleurs de Mauritanie (CGTM) vit le jour. Ici, notons bien, que depuis ses premiers pas, en passant par son adolescence, jusqu’à sa majorité, elle n’aurait absolument pas franchi ses différentes phases, sans le soutien matériel, à la fois large, ferme et permanent, de notre très cher ami Dah Ould Sid Elemine.
Samory à son tour créa peu après sa propre centrale syndicale: la CLTM. Avec le recul donnons-lui en partie raison. Comme quoi chacun cherche désespérément à être chef, parce que « le chef a toujours raison ».
Encore une participation en catastrophe à des municipales
Un peu avant, les responsables de l’UFD vont observer encore une forte hésitation avant de participer aux élections municipales. L’irruption d’une confrontation idéologique entre la sensibilité d’Elhor et celle du MND accapara le parti durant plusieurs semaines. Les autres laissèrent faire, peut-être dans l’espoir de faire oublier l’échéance des municipales. Pour certains, tout ce qui n’était pas la présidentielle ne méritait aucune participation.
Pour ceux-ci, ça ne faisait qu’engendrer des dépenses « inutiles ». La situation me dérangea au plus haut degré. Je décidai de faire quelque chose. Je pris mon petit déjeuner très tôt le matin. Je me rendis directement au siège du parti. Depuis l’arrivée d’Ahmed Ould Daddah, le parti avait changé de nom.
Il s’appelait désormais l « UFD-ère nouvelle ». Je débutai mon « harcèlement » : j’interpellai tous les proches des chefs du parti qui se présentaient. Je leur expliquai que ce sera catastrophique pour nous tous si le parti n’arrêtait pas une position à temps vis-à-vis des élections municipales. Ou on participe, il fallait s’y mettre à temps, ou on ne participe pas, il faudra le décider aussi à temps.
Dans ce dernier cas de figure, il faudra évaluer et assumer les conséquences. En catastrophe encore, la direction se réunit pour décider de la participation. A cause des dissensions internes, la liste de Nouakchott sera clôturée et déposée toujours en catastrophe à minuit moins cinq : soit cinq minutes avant la clôture du dépôt des listes. La tête de liste fut Sidi Ould Ahmed Deya.
(A suivre)