Bassiknou : Une forteresse de l’esclavage

11 November, 2015 - 23:51

Entre le 7 et le 9 Novembre 2015, SOS Esclaves a ouvert son troisième bureau de l’intérieur du pays, après celui d’Atar et de Néma. La cérémonie de son ouverture, assortie du lancement officiel du projet d’assistance juridique et formation des membres, a été présidée, à Bassiknou, par Boubacar Messoud, président de l’association et du hakem de la moughataa. Les deux responsables ont pris, tour à tour, la parole pour replacer l’événement dans son contexte. Dans son allocution, Boubacar Ould Messoud a, comme d’habitude, retracé l’historique de l’esclavage et demandé à ce que les lois y afférentes soient convenablement appliquées, à l’encontre des esclavagistes dont regorgent Bassiknou, en particulier, et le Hodh Chargui, en général. Le président de SOS Esclaves a dressé un sévère réquisitoire contre le juge d’instruction de Néma qu’il accuse de ne pas « trop » prendre en charge les dossiers d’esclavage, en termes d’application des lois criminalisant ses pratiques. De son côté, le hakem de Bassiknou a exprimé la volonté de l’Etat mauritanien de poursuivre la lutte pour l’éradication de l’esclavage, illégal aussi bien du point de vue de la loi que de celui de la Chari’a.

 

Première session

Plus d’une trentaine des membres de SOS Esclaves de la moughataa de Bassiknou ont suivi un atelier d’amélioration de leur capacité d’aide et de soutien aux femmes libérées de l’esclavage. Ces participants devraient être capables, à la fin de la session, de cerner les différentes formes de discrimination à l’égard des femmes, en général, et de la femme hartaniya, en particulier. Ils devraient aussi appréhender les opportunités qui s’offrent, au plan juridique, protégeant les droits des femmes. Puis renforcer leur savoir-faire, en matière d’aide et de soutien aux femmes sortantes de l’esclavage. L’atelier relève du nouveau projet d’assistance juridique aux victimes, financé par Freedom Found, en partenariat avec Anti-Slavery, un des principaux partenaires internationaux de SOS Esclaves. Au cours de la session de formation, les participants ont suivi des communications sur des thèmes aussi importants et variés que les conventions internationales, à l’instar de la Déclaration Universelle des droits de l’homme (DUDH) ou de la Convention Internationale de lutte contre les discriminations faites aux femmes (CEDEF) et son protocole additif ; la présentation des Objectifs Du Millénaire (OMD) et autres lois nationales, comme la Constitution, le Code du Statut Personnel (CSP) et la loi 048/2007 criminalisant l’esclavage ; les notions préliminaires liées aux concept du genre et de son approche et du leadership.

 

Une véritable citadelle

La ville de Bassiknou constitue une citadelle de l’esclavage. Sur la centaine de dossiers pendants devant les tribunaux du Hodh, plus de la moitié viennent de cette ville où habitent, dans la plus grande précarité, quarante-cinq familles d’esclaves qui ont fui leurs maîtres. Ces pauvres victimes viennent, essentiellement, des puits du Dhar : Azamad, Outeïd Talhaya, Abbaga, Hassi Ehl Ahmed Messoud, Hassi Tlahigue et autres Hassi Erwette et Nbeïket Lahwach. Toutes ces familles revendiquent encore des parents restés avec leurs maîtres qui nomadisent entre le Mali et la Mauritanie. Selon Idoumou ould Abeïd, le coordinateur SOS-esclaves du bureau de Bassiknou, les autorités sécuritaires qu’ils saisissent, régulièrement, pour organiser la poursuite des esclavagistes avancent toujours, fallacieusement, que ces criminels ne sont pas en territoire mauritanien, alors que, selon le responsable de SOS Esclaves, ces esclavagistes fréquentent les marchés forains de Bassiknou et de ses environs. Les derniers esclaves fugitifs arrivés à Bassiknou sont Khaydama et ses deux filles (Zayde et M’Barka), en Avril 2015, Issa ould Hamedi, un enfant de 12 ans, arrivé le 29 Mai 2015 après avoir parcouru plus de 100 kilomètres à pied, et la vieille M’beirika, en Juillet 2015.

 

Histoires d’esclaves

Lalla mint Zaïd avance avoir 19 ans, alors qu’elle en paraît au moins le double. « Je suis », dit-elle, « l’esclave d’Ehl Moulaye Ely ; des Chorfa », tient-elle à préciser. « C’est avec eux que j’ai pris conscience, à Boukreïra [un puits sur la frontière avec le Mali]. Jusqu’à ma fuite, je me pliais à toutes sortes de travaux : garde des animaux, puisage de l’eau, préparation des repas et toutes les autres corvées dont mes maîtres avaient besoin. Un jour, j’appris que ma mère avait quitté ses maîtres. J’ai alors décidé de faire comme elle. Il m’a fallu trois jours de marche pour atteindre le village malien de Lerneb avant d’aller m’installer à Bassiknou ».

M’Barka mint Mohamed, elle, ne connaît pas son âge. Mais elle sait qu’elle est née esclave de ses maîtres, à El Bir. Elle sait aussi que depuis qu’elle marche, elle suit les animaux, parfois jusqu’aux environs de 21 heures. « Comme provision, je n’avais », raconte-t-elle, « qu’un bidon d’eau de cinq litres. Quand je revenais, je commençais à traire, entretenir les petits animaux, piler le mil pour le dîner que je ne finissais, habituellement, que très tard. J’étais régulièrement battue, pour pratiquement rien : une chèvre qui s’égare ; une dispute avec l’épouse ou l’un des fils de mon maître… Ou toute autre futilité. Une fois, le troupeau s’est égaré. Mon maître m’a violemment frappée, devant ma mère et ma tante qui n’y pouvaient rien. Alors, j’ai décidé de le quitter. Une cousine esclave portant à califourchon son bébé de quelques mois m’a accompagnée. Il nous a fallu plusieurs jours et nuits pour atteindre Bassiknou, à plus de 260 kilomètres ».

Esshaba mint Mahmoud : Comme M’Barka, cette esclave ne connaît pas son âge. Elle a même oublié le nom de son maître. Le puits de ses maîtres, c’est Oudeye Lawam qu’elle prononce avec nostalgie. « J’ai toujours vécu avec eux », dit elle. Naturellement que je ne mettais pas le henné ! » Grand rire. « C’était, chaque jour, le même rituel de tout esclave : poursuite des animaux, corvée d’eau au puits, organisation des tentes, commissions des maîtres  et autres travaux. Un jour, je me suis bagarrée avec l’épouse de mon maître, il me frappa violemment et remplit ma bouche et mes yeux de sable. Je suis alors enfui vers Fassala puis Hamdallaye. Ensuite, j’ai atterri à Bassiknou où je demeure depuis trois ans ».

Meryem mint Hemedi : Une esclave d’Ichemim. Sa mère s’appelle Diouma mint Mahmoud. Elle ne l’a jamais connue, puisqu’elle vit, avec ses maîtres, quelque part vers un puits en terre malienne. « Mon père, Mahmoud, habitait à quelques kilomètres de moi. Mais il m’arrivait de faire plusieurs années sans le voir. Mes maîtres m’envoyaient accomplir toutes sortes de travaux. Ma fille de treize à quatorze mois restait à jeuner, jusqu’à mon retour de derrière les bêtes. Un sevrage forcé de plusieurs heures par jour. Les régulières humiliations de toutes sortes que la pudeur ne me permet pas de citer m’ont obligée à prendre le risque de fuir, de nuit, vers je ne sais où. Je suis actuellement à Bassiknou, avec mon mari et mes cinq enfants, dans le dénuement que vous voyez ».

M’Barka mint Messoud : « Moi, je suis orpheline depuis longtemps. Ma mère est morte après avoir ingurgité une poudre destinée aux animaux. C’était un jour qu’elle revenait de la brousse. Elle a confondu le sucre avec la poudre qu’elle a mise dans son thé. Le jour de sa mort tragique, mes maîtres me demandent d’aller la remplacer dans le troupeau. J’ai refusé. Alors, ils m’ont chassée de la tente. J’ai passé la journée chez des voisins. Suivant les animaux, le lendemain, j’ai décidé de fuir. Seule. Des jours et des nuits, avant d’arriver aux environs de Bassiknou où un homme m’a aidé à rejoindre la ville ».

El Houssein ould Mohamed : « Je suis de Boukeyre, un puits très loin sur le Dhar. J’étais avec mes maîtres, moi, ma mère et mes  sœurs dont je ne connais pas le nombre. Comme tous les esclaves, je suivais les animaux, accomplissais les travaux pour mes maîtres. Comme il commençait à se montrer récalcitrant, mon père a été chassé du campement. Je ne l’ai plus revu. Mort ou vivant ? Je ne sais pas. Dés mon premier Ramadan, j’ai fui à bord d’une voiture que j’ai rencontrée, alors que je suivais le troupeau de mes maîtres. A Bassiknou, j’ai commencé à entreprendre certains travaux, comme la traite des vaches, le travail sur une charrette, la vente de bois. Mes sœurs et ma mère sont restées au campement avec les maîtres. Je suppose que ma fuite doit leur avoir causé beaucoup de préjudices en termes de passage à tabac, invectives et injures ».

La Mauritanie peut donc aller défendre son Examen Périodique Universel, quelque part à Genève, pour faire croire, aux  Nations Unies, via leurs rapporteurs spéciaux et leurs assistants, que les droits de l’homme se portent bien, chez nous. Le ministre de la Justice et son équipe peuvent crier victoire. Le porte-parole du gouvernement, raconter ce qu’il veut, en affirmant que tout est rose. Seulement, les centaines d’esclaves de Bassiknou et leurs parents encore en esclavage avec leurs maîtres, les dossiers pendants devant les tribunaux et les militants des droits humains emprisonnés arbitrairement sont autant de preuves, formelles, que la situation des droits de l’homme n’est pas si reluisante. Les régulières mises en scène, les mensonges officiels, les compromissions mesquines n’y feront rien. Seule vaut la vérité. Un mensonge peut remplir un sac. Deux mensonges n’y mettront jamais rien de plus. 

Sneïba El Kory, depuis Bassiknou